Madame,

"J'ai éte particulièrement intéressé pour votre travail artistique intitulé "Impacts pour la paix".

Les documents photographiques que vous m'avez présentés concernant des actions déjà réalisées montrent bien la qualité de votre démarche et l'ampleur, à la fois intellectuelle et artistique, de vos œuvres.

Il est évident que vos travaux reposent sur une réflexion forte sur un plan politique, un refus de la violence et un desir d'apaisement des relations humaines, approche si évidente que je ne m'y étendrai pas tout en l'approuvant résolument, mais aussi dans le domaine de l'esthétique où l'utilisation du projectile et celle du verre se suffiraient déjà pour produire un choc artistique aux effets étonnants dans une rencontre de la force et de la fragilité.

Une des caractéristiques fortes de votre travail se situe dans la rencontre des théories de l'installation et de celles de la performance vers l'aboutissement que constitue une œuvre durable.

La grande simplicité de la structure utilisée, alignement de plaques de verres, soutenues par une armature métallique, ne donne que plus de force à la réalisation ; la forme s'efface devant l'action, tout se situe dans le parcours de la balle et sa rencontre avec le verre. Là naissent des perforations, des brisures et des éclatements, la surface du verre en est totalement modifiée, devient différente, est parcourue de lignes et de traits, de crevasses et de blessures, une géographie insolite se discerne alors aux pourtours et trajets mystérieux.

Bien qu'accomplies à l'aide du simple trajet d'une balle, issues de lois physiques complexes, ces œuvres vous appartiennent réellement et sont incontestablement nés de vos volontés artistiques.

Il me semble particulièrement judicieux de réaliser, au cours de l'exécution de l'œuvre, un film vidéographique, car cela permet d'obtenir un autre moyen de permanence, de faire durer le court espace de temps de la trajectoire et d' apporter un pendant à la structure.

Je comprends parfaitement que votre projet nécessite des moyens matériels importants et je souhaite vivement que vous trouviez les appuis dont vous avez besoin".

Jean de Bengy
Inspecteur général de la création artistique



Gérard XURIGUERA
Martha Rodriguez
Adepte des arts graphiques et du design, originaire du Venezuela mais parisienne depuis plus de deux décennies, Martha Rodriguez est avant tout une artiste polymorphe, qui pratique alternativement la peinture, la sculpture et les installations, en s’inscrivant de plain-pied dans l’esprit de son temps. Néanmoins, davantage que l’image peinte, elle donne le primat à la troisième dimension, et par extension, à ses détonnantes scénographies. On pense d’emblée à cette structure tubulaire en rectangle, qui porte en son axe médian trois épaisses plaques de verre légèrement espacées les unes des autres, sur lesquelles se détache l’impact d’un tir de kalachnikov.
La déflagration a éprouvé, bien entendu, la résistance du matériau, au cours d’une performance unique, mais elle implique également des notions de temps, de vitesse et de précision, au fil d’un défi esthétique recoupant certains mythes de violence de nos sociétés en crise.

En d’autres circonstances, Martha associe le verre concassé, martelé, stratifié ou découpé, dont elle conjugue la transparence et l’opacité, au métal en spirale ou en fragment, au bois ou au granit lisse ou strié, pour élaborer des sculptures objets à la résonance conceptuelle, qui transgressent leur signification première. Emanations directes du réel, ces œuvres se tiennent à l’écart du produit manufacturé, mais s’avèrent inséparables de notre civilisation industrielle. Plus avant, Martha crée aussi des sortes de tableaux-reliefs émaillés d’éclats de verre scintillants, rehaussés par une lumière enveloppante, qui suscitent des harmonies changeantes, dans une houle poétique étudiée.

Autant de propositions qui manifestent une écriture diversifiée et cohérente, libre et contrôlée, où interfèrent présence et absente, mémoire et sensation, dans une roborative fusion des contraires. Mais quels que soient les parti-pris de l’artiste, jamais l’emprise des moyens techniques ne prend le pas sur l’intégrité artistique de son œuvre, ni sur ses connotations psycho-affectives.

Gérard XURIGUERA / 2002

Gaston DIEHL / 1996

Il faut quelque courage, et Martha Rodriguez n’en manque pas, pour tenter de passer d’une technique à une autre, du graphisme à l’expression picturale.

Elle s’est décidée à franchir le pas, à s’extérioriser d’une nouvelle façon. Elle l’a fait avec une patiente détermination, une franche sincérité, tout en maintenant un certain lien avec le point de départ.

Avec un convaincant pouvoir de suggestion, elle parvient en effet à entrecroiser ingénieusement de fins bâtonnets, à leur donner du champs, à les entremêler à d’autres éléments, en variant, en introduisant un fond coloré elle se lance hardiment à la conquête de l’espace. Profitant de cette ouverture, elle commence à s’en servir pour s’attaquer à présent à une matière noble, à la fois résistante et fragile, le verre, terrain d’accueil à l’imagination et aux rêves.
Souhaitons lui donc de s’attacher à poursuivre et développer une pareille fascinante aventure.

Gaston DIEHL / 1996


Maxime Bono

Martha Rodriguez est de retour.

En quelques semaines, il y a bien des années, elle avait saisi l’esprit de la ville toute entière.

Graphiste, passionnée par les signes, elle avait marié à La Rochelle, l’écriture gravée dans nos pierres, la figure équilibrée du triangle, et le bleu du ciel dans ce qui est aujourd’hui le logo de la ville.

Elle nous invite, ce mois-ci, avec “Bacchus” à cheminer dans le Cloître des Dames Blanches pour y déchiffrer d’autres signes dans la vigueur de ses œuvres où se mêlent transparence et durée, force et fragilité, impact, mémoire et intuition.

Laissez-vous entraîner dans cette étrange promenade, toute faite d’atmosphère, de souvenirs et d’anticipation.

Maxime Bono /député-maire de La Rochelle/ 2002


Moksha Da Ponte

Martha Rodriguez nous avait habitués au travail du verre, en particulier celui des «Icônes de la transparence».

Dans Bacchus elle ouvre un dialogue avec un nouvel élément, le bois, et l’introduit dans sa recherche. Le verre est alors mis en double jeu avec la transparence. La présence du bois semble évoquer le voyage, les océans, les climats et les tempêtes. Ces œuvres présentées échappent à toute interprétation évidente. Le travail de l’artiste est d’une polyvalence étourdissante d’inattendus.

Il est là présenté comme des vestiges archéologiques issus de fouilles sous-marines. Le spectateur/regardeur que nous sommes peut donc entrer en résonance avec tout ce qui a «à faire» avec Bacchus et le mythe, un mythe enfoui dans notre pensée. L’artiste essaie en attitudes brisées de nous montrer le résultat de ces fouilles. La représentation, deci-delà, est mise en œuvre : torsades et vrilles, bouchons et tire-bouchon, vaisseau vinaire, de la grappe de la dame blanche et des grappillons, puis de la boussole et de la malle de «Bacchus ». L’ensemble se conjugue, s’articule dans un immense labyrinthe parfois énigmatique, mais n’est-ce pas là le propre de la création et de l’art ? Ici, art et technique s’affrontent, à nous d’y trouver le sens.
Si la proposition de l’artiste reste fidèle au continuum de la transparence du verre, le bois nous invite à voguer sur les flots et découvrir le grand large sous l’Equateur (Les flibustiers emportaient avec eux parmi armes et bagages de quoi «boire» pendant la traversée).
Bacchus voyage avec tous ces artefacts jusqu’à nous et vice-versa. La Rochelle, ville natale d’Aimé Bonpland, compagnon de Humboldt, n’a-t-elle pas été dans son passé liée à la haute mer et aux grands voyageurs ?
Martha Rodriguez en collecteur de vestiges propose par cette exposition un regard sur le passé transformé par l’océan, le temps, les rêves et le «faire de l’art» au présent.

Moksha Da Ponte/2002